samedi 9 mars 2013

Jumanji, ou l'angoisse existentielle


La vraie peur. Celle qui s’immisce derrière vos paupières alors que vous fermez les yeux. Celle qui s’agrippe à votre colonne vertébrale de ses fins doigts glacés. Cette peur je ne l’ai ressentie qu’une seule fois. J’avais huit ans et mes parents nous avaient offerts une sortie au cinéma. Mon frère, ma sœur et moi, accompagnés par notre babysitter devions aller voir ce qui semblait n’être qu’un simple film pour enfant. Jumanji.
En tant qu’enfant de huit ans la logique voudrait qu’on ne soit pas capable de définir, ni même de concevoir, les symptômes d’une crise d’angoisse existentielle ou même d’un bad trip sous acide. Il me paraissait donc assez normal d’aller au cinéma sans en envisager la possibilité. Là était peut être mon erreur.
Il me faut pourtant être honnête. Jumanji n’est pas sensé être un film terrifiant à proprement dit. Il n’a pas reçu d’interdiction au moins de 12 ans, tout au plus une léger avertissement incitant les parents à accompagner leurs enfants. Il nous est vendu par un Robbie Williams à l’œil pétillant, emmenant avec lui deux enfants dans une aventure palpitante et joyeuse. D’après les équipes marketing des studios, il est loin du film d’horreur, ou même de ce que pourrait être une adaptation pour enfants d’un film d’horreur. Mais en réalité, il comporte un élément bien plus terrifiant que l’horreur habituellement représentée sur grand écran.
Je ne me souviens plus exactement si j’ai directement pris conscience, dès ma sortie de la salle, de l’impact de ce film sur ma conception du monde, ou si j’ai attendu d’être étendu dans mon lit pour réaliser que j’allais probablement être incapable de dormir pour les deux semaines à venir. Ce qui est certain c’est que je n’avais pas compris la source de cette terreur qui jaillissait soudain d’un recoin de mon cerveau, et que je ne la comprendrais pas avant plusieurs années.
Je me souviens en revanche de la sensation qui me prenait chaque nuit, alors qu’enfin allongé dans le noir et mon corps bloqué sous la couverture, mon esprit n’avait plus d’autre choix que de se replonger dans mon analyse inconsciente, alors encore incompréhensible mais pourtant déjà noire de terreur, du vrai propos du film, celui en filigrane, que mon cerveau dans un accès de maturité inutile avait réussi à entrevoir.

Jumanji est à la psyché de l’enfant ce que les drogues et les boulots d’été sont à celle du post-adolescent, il se force un passage dans le cerveau pour souiller l’innocence qu’il pouvait encore y rester. L’image d’Alan Parrish, frêle, timide et cherchant simplement à plaire à son père. Un jeune garçon banal soudainement jeté de force dans un monde inconnu, enfermé à vie dans une boite renfermant un imaginaire bestiaire sauvage et inconnu, disparu à jamais dans un souffle court, dans l’ignorance et l’indifférence du reste du monde. Rien autour de lui, alors que son visage compressé s’étire, s’étiole, lentement aspiré dans une lente succion inéluctable, comme un milk-shake humain, rien autour de lui ne bouge, rien n’est troublé ni même apeuré par sa disparition progressive dans les entrailles d’un jeu violent et violeur. Comme si le monde s’était déjà accordé sur l’absence totale d’importance du jeune Alan Parrish. Il n’avait jamais existé, et il en prenait conscience alors qu’il disparaissait lentement, au milieu du salon de ses parents absents.
Cette scène à elle seule a joué le rôle tragi-comique de l’épingle éclatant la bulle de mon innocence enfantine et, l’une entraînant l’autre, celle de la tranquillité nocturne de mes parents. Cette fraction de seconde où le visage du jeune Alan aspiré par le jeu, et sur lequel la peur et l’incompréhension n’ont même pas le temps de s’imprimer, est restée gravée dans ma mémoire comme la métaphore simpliste de ce qui était mon premier sentiment de solitude adulte. Car il y a une différence réelle entre la solitude enfantine et celle ressentie à l’âge adulte. La solitude enfantine n’est pas à proprement parler de la solitude car un enfant est encore dans une certaine mesure persuadé qu’il est le centre du monde, ou du moins le centre de son monde, du monde qu’il a pu entrevoir jusque là et qui pour être honnête, est le seul monde qui l’intéresse vraiment. Un enfant n’a que faire de la vie d’un vendeur de meth des banlieues sordides de Las Vegas, de celle d’un comptable exerçant mollement dans un petit cabinet libéral d’une ville de province du Nord de l’Inde, ou même de celle d’un serveur à mi temps d’un restaurant typique d’un des quartier adjacents au centre historique de Bratislava. Il y a peu de chance de réussir à capter son attention plus de quelques secondes en lui parlant de calcul d’impôts douloureux, de problèmes identitaires handicapant, ou de serrage de ceinture en temps de crise. Même en fermant bien les portes du salon à clefs. Son monde est petit, il s’agrandit peu à peu, certes, mais il reste suffisamment étriqué pour l’empêcher de réellement comprendre l’étendue de la solitude personnelle à laquelle un adulte peur avoir à faire face. Et c’est probablement tant mieux pour lui.
 La solitude à l’âge adulte est en effet bien plus puissante, bien plus personnelle et intime. Elle vous place les pieds au dessus de l’abîme, et vous laisse entrevoir une réalité simple mais qui donne le vertige. Vous êtes seul par essence et personne ne peut réellement vous sauver, personne ne peut empêcher les choses d’arriver, et surtout, personne ne peut empêcher le monde de continuer à tourner, avec ou sans vous. La pleine compréhension de cette solitude n’est en fait que le premier pas vers la dépression ; comprendre l’étendue de cette solitude, son irrévocabilité et son caractère intime ne peut aboutir qu’à un résultat, à des nuits de crises d’angoisse, des rêves troublés par la peur et des journées aux mains moites et au cœur au bord des lèvres. L’adulte normal n’en a donc conscience que par touches brèves et intenses, le rideau cachant l’horreur ne se soulève que rarement et toujours brièvement, suffisamment pour donner la nausée mais, pas tout à fait assez pour la laisser s’installer. Maintenant, il faut imaginer l’impact d’une telle révélation sur le cerveau d’un enfant de huit ans dont les principales préoccupations étaient jusque là son incapacité à savoir plonger et son habilité à maximiser son temps de télévision lors de l’absence de ses parents. Imaginons ensuite qu’ayant huit ans, il ne m’était pas complètement possible de pleinement comprendre ce que j’avais entrevue durant cette fraction de seconde, qu’il ne m’était pas encore possible de comprendre que je venais d’entrevoir l’essence du sentiment de solitude, de celui qui mène dans les bras de la dépression et de l’angoisse. La seule chose qui m’était réellement possible était d’associer la terreur de cette découverte avec les images du film tournant sans arrêt dans ma tête, alors que j’essayais désespérément de trouver le sommeil sous ma chouette couette Tintin.
Le jeune Parrish disparaît en quelques secondes, aspiré par un jeu sur lequel il n’a aucune emprise, alors même que ses parents ne sont pas là pour l’aider. Son corps aspiré dans ce que j’imagine être un bruit flasque. Il disparaît et la vie continue.
Il ne réapparaîtra que 26 ans plus tard, déjà un vieil homme­—selon mes standards pour lesquels barbe est synonyme de vieux—revenu de l’enfer seulement pour mieux se rendre compte qu’il a bien tout perdu, que ses parents sont morts et que la vie à continué, sans même un regard en arrière. Il est possible que joue un peu dans le pathos ici. Il est possible que la fin du film soit bien plus joyeuse et qu’Alan Parrish finisse par retrouver son corps de jeune enfant comme si rien ne s’était passé. Mes souvenirs de ce film restent vagues, certainement déformés par les années et mon imagination, je n’ai jamais eu l’occasion de le revoir, volontairement ou non, depuis cette fois, dans la petite salle sombre et bondée d’un cinéma quelconque. Mais ce qu’un enfant voit sur un écran ne peut être effacé de sa mémoire, surtout si ce dont il est témoin réussit à créer un univers à la fois cauchemardesque et réaliste pendant une heure vingt. Peu importe la fin, peu importe le happy-end hollywoodien et le rire des retrouvailles, peu importe la situation retournée à la normale et l’amour qui triomphe de tout. Rien de tout ça ne peut effacer cette image du jeune Alan Parrish, impuissant et brutalement seul, aspiré dans le néant sinistre et violent d’un jeu de société, suivi par une bonne heure de visions cauchemardesques, de sadisme œdipien et d’insectes de tailles tout à fait effrayantes. L’essence du cauchemar enfantin n’est plus très loin.
Car l’horreur est dans la simplicité, le réalisme, elle est dans la perversion d’un moment confortable et banal. Celui où, jeune enfant, vous êtes en train de jouer à un jeu de société, c’est le soir et les parents sont de sortie, vous avez réussi à convaincre cette fille mignonne de se joindre à vous pour une partie. Jusque là tout est plausible, légèrement fantasmé peut être—personne ne s’amuse réellement à jouer à un jeu de société lorsqu’il réussi à traîner une jolie fille chez lui—tout semble s’imbriquer assez naturellement dans l’ordre des choses d’un enfant de huit ans. Quand, après que le jeu, désormais possédé par une divinité malsaine et bestiale, ai commencé à se comporter de manière inquiétante, une nuée de chauves souris s’abat soudain sur vous dans un torrent de cris stridents—provenant autant des chauves souris que de la fille qui vous accompagne—la seconde d’après, vous vous retrouvez prisonnier à l’intérieur du jeu pour l’éternité dans ce qui ressemble de très près à l’enfer. Vingt-six ans plus tard vous êtes libérés de cet enfer—soulagement en demi-teinte parce qu’avoir soudainement le corps d’un homme de trente cinq ans, pour un enfant de huit ans, doit être une chose assez terrifiant —vous êtes gentiment mis au courant que vos parents sont morts, très probablement de tristesse, que votre flirt de l’époque est désormais une vieille femme—ne perdons pas de vue que trente cinq ans c’est déjà vieux et flasque pour un enfant de huit ans—maniaco-dépressive recluse et profondément traumatisée par la dernière fois qu’elle vous a vu, et que pour survivre, vous n’avez pas vraiment d’autre option que de continuer à jouer à ce foutu jeu.
C’est la simplicité de ce basculement surréel qui le rend si monstrueux. C’est le vertige de passer en l’espace de quelques secondes du confort d’un jeu de salon à l’oubli et la mort, puis, aussi rapidement, d’en revenir, pour être directement plongé dans un autre enfer, bien réel cette fois. Car les soixante minutes qui suivent le retour du désormais vieux Alan Parrish sont exactement cela, l’enfer sur terre, un cauchemar sauvage et paniqué fait chair, la terreur imaginée par le cerveau d’un enfant de huit ans soudain palpable, désormais bien vivante et se retournant contre lui même­—car elle le connaît trop bien—pour mieux le manipuler, le disséquer en le regardant se décomposer, comme un marionnettiste pervers l’étouffant petit à petit de ses longs doigts froids, regardant la candeur et la naïveté qu’il pouvait encore lui rester, lentement s’échapper de son corps.
Les repères de l’enfance sont alors défoncés un à un comme à la hache, les animaux se transforment en bêtes démentes et sanguinaires qui piétinent et dévorent. La maison—seule zone encore considérée comme un refuge imprenable par tout enfant de huit ans normalement constitué—devient un piège qui se remplit peu à peu d’une dense pluie de mousson, créant un marécage crépitant et crasseux d’où s’extirpent sans cesse des créatures visqueuses et reptiliennes, des plantes carnivores voraces et empoisonnées enserrant les murs comme pour mieux empêcher ce récent microcosme prédateur et fétide de s’affaiblir et ses invités de s’échapper. Dans ce monde sans règles, les moustiques ont désormais la taille d’oiseaux de proies et peuvent aisément, d’un grand coup de dard, percer le pare brise des voitures—seconde zone protégée dans la psyché d’un enfant de huit ans, car évidemment associé à l’assoupissement serein d’un retour de week end familial—les araignées ont, elles, la taille de ballons de foot et l’agressivité de supporters.
L’horreur semble ensuite atteindre un degré suffisant pour introduire un personnage d’une violence psychologique double, un serial killer psychopathe déguisé en chasseur colonial dont l’unique gibier est, sans grande surprise, nos héros. Une violence double, donc, car si l’on regarde attentivement, en enlevant l’épaisse moustache, le chapeau de safari, et la gestuelle de tueur psychopathe, on réalise que ce chasseur d’homme est joué par le même acteur que le père du jeune Alan Parrish. Evidemment, il y a peu de chances qu’un jeune spectateur de huit ans soit capable de relever ce genre de détails. Lorsqu’à l’écran des singes jouent vicieusement avec des couteaux de cuisines aiguisés, des éléphants écrasent tout sur leur passage et des grands félins assurent, au milieu du salon de papa-maman, leur place en haut de la chaîne alimentaire, les yeux ont tendance à se fixer sur d’autres détails que la liste des acteurs ou les ressemblances entre un fou sanguinaire armé d’un gros fusil de chasse et un homme un peu fade en costume trois pièces aperçu le temps de quelques scènes au début du film. Il y a donc peu de chance pour qu’un enfant le remarque, mais il y a en revanche, une chance assez significative pour qu’il ressente un léger malaise à chaque apparition du chasseur, comme si quelque chose n’était pas tout à fait juste, comme si derrière la scène en cours se jouait quelque chose d’autre, quelque chose de plus terrible, de plus déstabilisant, quelque chose qu’on ne pourrait que deviner, qu’entrevoir brièvement, un combat encore plus immoral, encore plus sordide qu’une simple chasse à l’homme dans les allées d’un supermarché. En arrière plan, là où l’enfant spectateur ne pouvait que l’entrevoir sans le comprendre—là où il pouvait n’en ressentir que le malaise, finalement—se jouait la scène sordide et déchirante d’un enfant retrouvant son père après vingt six ans d’absence, un père qui ne le reconnaît pas, et qui a pour unique objectif de le pourchasser, méthodiquement, froidement, fusil à l’épaule, comme un animal, sans pitié, un léger sourire passant parfois brièvement sur ses lèvres.

Il y a quelque chose de secret, de dissimulé dans l’évolution de la peur. Comme pour la douleur, il est difficile de la quantifier et de l’expliquer, mais on peut pourtant certifier qu’un changement s’opère. Un doigt coincé dans la charnière d’une porte de voiture claquée à toute volée. La douleur est intense, soudaine d’abord puis grandissante, elle remonte avec les pulsations du sang sous l’ongle, comme si elle cherchait à le faire sauter, toute soupape de sûreté qu’il est devenu. La pensée même de cette douleur fait se crisper des muscles, fait se serrer les molaires. Un doigt d’enfant ne ressent pourtant pas moins qu’un doigt d’adulte. Ses terminaisons nerveuses n’en sont pas plus fines, ni moins précises, le seuil de douleur qu’il va ressentir n’est pas plus bas. Ce n’est pas la tolérance à la douleur d’un adulte qui est plus forte, c’est leurs réactions respectives à la perspective de cette douleur qui sera différente. Il en va de même pour la peur. Elle n’est pas quantifiable parce qu’elle n’évolue en fait pas. La peur et la douleur sont identiques, elles sont ressenties de la même manière, avec la même intensité chez un enfant et chez un adulte. Elle n’évolue en fait pas, car ce n’est pas la peur elle même qui crée sa propre ampleur, c’est la perspective que nous lui donnons. Le hurlement de l’enfant dont le doigt est resté coincé dans la porte est autant un hurlement de peur que de douleur, il représente l’incompréhension, la terreur, l’imagination débordante qui jailli pour déjà imaginer le doigt sectionné, le sang coulant dans la charnière, le membre amputé. L’adulte lui ne hurlera pas, il criera, peut être, mais seulement de surprise, brièvement, puis viendra la douleur, forte mais supportable. Comme pour la douleur, nous donnons à la peur la perspective de notre expérience personnelle, de notre vécu, et c’est pour cela que les réactions à un même évènement ne seront jamais identiques, car un enfant à l’expérience limitée par son âge ne pourra associer que tant de chose à cet événement. Le reste, il le comblera avec l’improbable, parfois même l’irréel, bien souvent le pire.
Un enfant chez qui on provoque un sentiment de solitude pourra penser à l’absence de ses parents, à la mort de son chien ou à un dimanche sans amis. Il ne pourra cependant pas penser à la solitude ancrée au cœur de l’âme, à la panique étouffante et nauséeuse crée par la compréhension que nous sommes tous essentiellement et complètement seuls, que peut importe nos connaissances, nos expériences et nos familles, nos proches, nos aimés et nos aimées, peut importe nos ennemis, nos perdus de vus et nos souvenirs, nous sommes seuls dans nos âmes et seuls dans nos corps, nous sommes seuls à voir à travers les trous de nos yeux et seuls à voir la vie défiler et les gens passer, simplement dans l’impossibilité d’avoir quelqu’un suffisamment près de nous pour être deux. Nous sommes seuls de naissance, et nous passons nos vies à tenter de combler cette solitude, mais dans de brefs moments déchirants, nous sommes rejetés face à celle-ci, à l’ironie de son inéluctabilité.
Alan Parrish ne pouvait comprendre cela, moi non plus. Des termes comme dépression, angoisse existentielle, n’avaient aucun sens réel car ils n’étaient applicables à aucun concept palpable, ils ne rentraient pas dans la perspective d’un monde tournant autour de nous, ou du moins, tournant avec nous. Notre perspective n’était pas encore assez large pour concevoir l’existence d’une solitude si essentielle, si profonde et brute. Nous ne devions pas en être encore capable. Et c’est là où, l’espace d’une seconde, projeté sur l’écran d’une salle de cinéma, j’ai aperçu le visage perdu du jeune Alan Parrish, lentement aspiré vers la mort, dans l’indifférence silencieuse du monde qui, pensait-il alors, était pourtant sensé tourner autour de lui. Et j’ai vu sa terreur, j’ai vu et j’ai compris avec lui, que c’était en fait nous qui nous accrochions au monde, du bout de nos ongles, simplement pour pouvoir tourner un peu avec lui. Attendant simplement le moment où, trop fatigués, nous lâcherions prise, le laissant continuer sa course, indifférent de notre présence comme de notre disparition.

mardi 27 novembre 2012

Pourquoi j’ai décoré mon bar avec des étrons humains : Interview Magasine Magazine







Magasine Magazine : Bonjour, vous êtes le créateur du CacaBar, un nouveau concept de bar de nuit récemment ouvert à Paris. Expliquez nous un peu de quoi il s’agit.

Créateur du CacaBar : Et bien tout est dans le titre comme on dit (rires) ! C’est un bar dont le thème principal est l’excrément humain.

MM : (bouge inconfortablement sur sa chaise) Et…quelle est l’idée derrière ce thème, comment en êtes vous arrivé à le développer ?

CCB : Le monde de la nuit est un monde qui évolue beaucoup. Aujourd’hui il est enfin accepté comme un mouvement artistique à part entière…

MM : …Ah bon ?

CCB : Oui, la société est suffisamment mature pour comprendre qu’il y a un vrai désir d’expression artistique dans le monde de la nuit. On a pu le voir avec l’ouverture du Silencio par David Lynch, le public a été unanime malgré la bizarrerie du personnage.

MM : Oui, Magasine Magazine a pu rentrer au Silencio il y a quelques semaines, on y ressent bien la patte du réalisateur, son univers…

CCB : Voilà ! Et l’idée derrière notre bar part un peu du même parti-pris artistique. Nous voulions donner une expérience de nuit, quelque chose qui bouscule, un peu dans l’esprit de la bizarrerie Lynchienne mais avec un côté plus hip, plus néo-trash.

MM : Qui s’est occupé de la décoration ?

CCB : Un artiste et designer contemporain suédois. On avait vu certains de ses travaux et on avait été emballé, il y avait un côté « Anish Kapoor rencontre Damien Hirst » et aussi tout un côté choc, provoc’ un peu à la Banksy. On a décidé de lui donner carte blanche pour le design du lieu.

MM : Donc vous n’avez en rien supervisé l’artiste lors de son travail ? Mais…

CCB : ...Non, notre but, comme je le disais était de vraiment libérer l’expression artistique dans le monde de la nuit. Je pense que la jeunesse parisienne d’aujourd’hui attend des initiatives comme celle là. Quand on voit ce qui se fait aux USA par exemple, avec ce retour au grunge des années 90, aux Dive Bars, etc., nous on se revendique de ça.

MM : Vous ne pensez pas que vous preniez le risque d’aller un peu loin ?

CCB : Non, je pense que la jeunesse d’aujourd’hui a beaucoup de recul sur les choses. Ils sont capables de comprendre la part d’ironie que comporte la démarche artistique de notre designer. On voit de plus en plus d’œuvres artistiques empreintes de cette ironie, je pense que les gens se sentent en relation avec ça. On est une génération qui a bien intégré les codes de la vie moderne et qui cherche désormais à la dépasser, à revenir sur le fond des choses.

MM : Et le rapport avec l’ironie ?

CCB : Et bien l’ironie est le langage qu'utilise notre génération pour essayer d’atteindre le fond des choses justement. C’est une carapace qui permet de se protéger du monde moderne, qui nous préserve dans notre recherche de ce qui est humain, vrai. On est la génération hipster (rires) !

MM : La volonté derrière CacaBar est donc qu’il soit le lieu de réunion des hipsters parisiens ?

CCB : Je pense que le terme hipster n’as pas de sens…

MM : …mais c’est vous qui…

CCB : …Ce que nous cherchons avec CacaBar c’est avant tout d’offrir un lieu, crée par un jeune artiste contemporain, qui soit à la fois un rendez-vous de la nuit parisienne underground et le showcase d'une expression artistique pointue.

MM : Avec du caca ?

CCB : (bouge inconfortablement sur sa chaise) Qui sommes nous pour juger l’art de demain ?

MM : Des gens à qui il reste du bon sens je dirais ?

CCB :

MM : Et vous avez rencontré le succès auquel vous vous attendiez ?

CCB : Non, on a encore très peu de clients.

MM : …Une idée de la cause de cet échec ?

CCB : L’odeur je pense.

MM :

CCB :

MM : Merci d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.

CCB : (soupir) De rien. Si vous voulez prendre quelques photos du bar pour le magazine…

MM : …Ce ne sera pas nécessaire. Merci.


samedi 3 novembre 2012

Un candidat aux élections présidentielles organise une conférence de presse pour expliquer son comportement durant le débat télévisé de la veille





Français, Françaises,


Si je suis devant vous aujourd’hui, ce n’est pas seulement sur le conseil de mes avocats, mais c’est avant tout par respect pour vous, mes chers concitoyens, un respect pour lequel je me bats depuis le début ma campagne. Un respect qui me pousse à venir face à vous ce matin, pour vous expliquer les raisons derrières l’incident d’hier soir.
Car il me semble essentiel qu’un candidat à l’élection présidentielle soit le garant de la confiance des électeurs en essayant jour après jour de se hisser au dessus de la politique politicienne pour aller sur le terrain des idées, d’un débat vrai et républicain.

Durant le débat d’hier soir, mon adversaire (que mes avocats souhaitent que je ne nomme pas pour des raisons juridiques, avec lesquelles je ne vous embêterai pas ce soir) et moi même avons beaucoup échangé. Et si nos idées et nos valeurs peuvent parfois s’opposer, elles devraient toujours l’être dans le respect. Il était donc de mon devoir de me présenter humblement devant vous ce matin, avant que les faits ne soient altérés ou que mon opposant tente de me tenir pour responsable de quelque manière que ce soit.

Il est bien sûr évident pour moi, comme pour vous, mes chers compatriotes (mais mes avocats me demandent de le préciser quand même pour des raisons purement légales) que ce qui a été diffusé en direct à la télévision hier soir ne peut refléter qu’une part de la vérité. Nous le savons bien, la télévision peut être une source de réflexion intellectuelle et artistique comme elle peut être le berceau des images les plus vicieuses et déformées. 
Je fais donc appel à votre intelligence de citoyen éduqué. Lorsque vous verrez les images du débat d’hier soir tourner en boucle sur les écrans du monde entier, rapacement détournées par mes opposants pour mieux vous faire oublier le vrai débat, celui des idées; je vous demande de ne pas vous arrêter sur la brutalité de ces images mais d’aller au delà. D’aller chercher le symbole derrière celles-ci. Certes j’ai frappé mon opposant au visage. Pendant quelques minutes et de manière tout à fait consciente je lui ai martelé de coups de poings les lèvres et les yeux après lui avoir sauté dessus. Mais si, ensemble, nous essayons de voir le symbole derrière ces actes, si nous essayons de nous projeter dans l’essence de ce geste, et non dans son exécution, que voyons nous ?

Mes avocats me demandent de préciser que si sur certaines images on peut me voir utiliser le pied de mon micro pour frapper mon adversaire à la tempe, il n’est en aucun cas possible de le prouver. Mes avocats souhaitent donc clarifier que mon micro est tombé au moment où je me suis projeté sur mon adversaire, j'aurais ensuite attrapé le pied du micro pour l’écarter du lieu de l’incident afin qu’il ne blesse aucun des cadreurs et cameramen qui nous entouraient et qui faisant simplement leur travail, tout comme n’importe quel autre honnête citoyen. Tout autre version de l’incident devra être soumise à mes avocats pour analyse

Que voyons nous alors, si vous et moi allons au delà des actes, pour comprendre les idées, les valeurs sur lesquels ils reposent ? Nous voyons un homme, combattant pour ses idées. Car si j’ai attaqué mon opposant hier soir, c’était avant tout sur le terrain des idées.
Il faut du courage pour se battre pour ses idées, il faut du courage pour empoigner le mensonge et le faire sortir du débat politique. Il faut du courage pour affronter un homme représentant les idées contre lesquels je me suis toujours battu.

Mes chers concitoyens, je vous demande donc simplement de voir mes actes d’hier soir comme le symbole de ma campagne, celui du combat de mon parti contre celui du parti de mon adversaire. Comme le symbole de la victoire de nos idées, de nos valeurs, sur les leurs. La victoire de notre résistance contre leurs affronts.

Alors qu’hier soir, face à des millions de français, j’exposais mon programme­—celui que je m’engage à réaliser si vous faites de moi votre prochain Président de la République—mon opposant m’a attaqué. Il ne m’a certes pas attaqué physiquement, mais il m’a attaqué avec ses mots. Il a agressé mon discours en n’ayant cesse de m’interrompre, comme pour violer nos idées, celles que nous partageons, vous et moi. Et avec ces méthodes ignobles, en essayant de tuer le débat démocratique par ses interruptions incessantes, par ses remarques sournoises et ses « rectifications »  il n’a fait qu’amorcer ce qui a suivi.

Alors non, mes chers compatriotes, je ne l’ai pas frappé au visage, c’est la France qui l’a frappé ! 

C’est vous qui avez fait preuve d’un acte de résistance face à l’agression politique de mon opposant, en lui lançant mon poing symbolique en travers de la gueule (mes avocats souhaitent que j’appuie bien sur le mot « symbolique » en précisant que les dommages physique et mentaux que j’ai pu causé lors des évènements d’hier soir relèvent de ma pleine et entière responsabilité).
Les attaques verbales de mon adversaire, alors que je présentais mes promesses de campagnes « Un CDI pour tous en 2013 » et «Tous les français méritent un 14ème mois », sont incompréhensibles et gênantes pour son parti. En me décrivant comme « populiste » ou « démagogue » (mes avocats ont insistés pour que je mime des guillemets pendant la lecture de ces deux mots), c’est vous, français, françaises, qu’il insulte. C’est la majorité d’électeurs et de citoyens qui croient en mes promesses, en une France plus forte, et plus belle, qui sont en fait la cible de ses attaques.

Depuis le premier jour j’ai mis le respect et l’honnêteté au cœur de ma campagne,  je rajouterai, à la lumière des incidents d’hier, que je souhaite également placer le respect de la France et de ses citoyens au cœur de la campagne. Et je vous l’affirme solennellement, français, françaises, que je m’engage, en tant que candidat à l’élection présidentielle, et également en tant qu’homme, à combattre le manque de respect envers la France. A grands coups de poings dans la gueule.

Merci de votre attention,

PAN! (il frappe le micro du poing, renverse le pupitre et part les bras levés en l’air, le signe de la victoire au bout des doigts


lundi 29 octobre 2012

Les dernières pensées de l'homme qui s'est noyé en tombant du Menhir-Express au Parc Astérix





D’habitude je ne vais jamais dans ce genre d’endroit. Ce n’est pas l’aspect populaire qui me rebute, je n’ai rien contre ce genre de personnes, mais c’est toute cette foire, cette saleté, le bruit, les odeurs aussi. Ca peut sentir vraiment mauvais par moment. L’odeur du chlore, déjà, est assez prégnante, et elle l’est encore plus lorsque vous essayez de la recracher de vos poumons.

Je ne pensais pas terminer mes jours comme cela. C’est assez fâcheux pour tout vous dire.

Je voulais faire plaisir à Gauthier, notre petit dernier, je lui ai dit « Gauthier, si tu te comportes bien à l’école et si tu cesses de dessiner des pénis sur les cahiers de tes voisins comme te l’a demandé la maitresse, je veux bien t’emmener au Parc Asterix ». Il avait l’air ravi et il a tenu parole, il a été très sage.
Gauthier à toujours eu du mal à l’école. Il est plus dissipé que ses frères et sœurs, et il est vrai qu’il a des centres d’intérêts plus … exotiques. Comme cet été à l’Ile de Ré où il s’est mis en tête d’arrêter les leçons d’Optimiste pour apprendre le bodyboard. Je n’ai rien contre les jeux de planches, et je n’ai pas pour principe de brider mes enfants dans leurs loisirs, mais je dois avouer qu’on en a bien ri Geneviève et moi.
Le Parc Astérix était encore une de ses lubies, depuis qu’un de ses camarades de classe lui en avait parlé il n’avait plus que ce nom à la bouche. Je dois dire que j’ai de bons souvenirs des aventures d’Astérix, les ayants lu étant enfant, je passais moi aussi une partie de mes loisirs à me délecter de ces gentils gaulois et de leurs péripéties rocambolesques. Et j’avais toujours à l’esprit une certaine tradition, un bon sens Gaulois qui émanait de ces bandes dessinées. C’est pour cela que j’avoue avoir été surpris de ne pas tout à fait retrouver cette ambiance une fois dans le parc d’attraction. Je veux dire que pour une reconstitution d’un village de gaulois résistant encore et toujours contre l’envahisseur, il y avait beaucoup d’étrangers.

Je l’ai emmené seul, je n’ai pas jugé nécessaire que Geneviève ou les enfants viennent avec nous. Ce peut être une vraie jungle dans ce genre d’endroits, et de toute façon Astrid, notre ainée, avait répétition de clarinette.

Je n’arrive pas à y croire. Je suis là, dans l’eau du bassin d’arrivée de la dernière descente, à flotter sur le ventre (dans lequel je n’ai que mon bol de Ricorée de ce matin et une moitié de Burger Astronomix tiède mangé rapidement avant que Gauthier et moi ne nous fassions sortir de notre table par une bande de jeunes adolescents). Je suis coincé entre deux menhirs en plastiques, un filet de sang s’échappe de mon crâne pour teinter l’eau bleu-chiottes et sentant très fort le chlore dans laquelle mon corps baigne. Certains voient une lumière au bout du tunnel, moi je ne vois que quelques algues marron collées sur les barres métalliques au fond de l’eau, et un emballage de Granola aux couleurs passées.

Même avec beaucoup de modestie, j’ai toujours pensé que ce moment serait un peu plus digne. J’aurais pu être à l’hôpital, terriblement affaibli par un cancer me rongeant depuis des années, mais toujours le sourire au lèvres, un compliment pour chacun de ceux qui viendraient me voir quotidiennement, et qui ressortiraient de ma chambre éblouis et bouleversés par ma force et ma tendresse. J’aurais pu être pris dans une tempête en pleine ascension d’un pic enneigé (je ne pratique pas l’escalade, mais Geneviève et moi nous sommes toujours dit que nous nous y mettrions une fois à la retraite), mon corps disparu à jamais dans le blizzard, mon souvenir à jamais dans les mémoires et lors de la célébration en mon honneur, les caméras du monde et les regards de nos amis tournés vers elle, Geneviève aurait murmuré d’une voix pleine de larmes (mais suffisamment fort pour qu’on l’entende) que j’étais l’amant le plus tendre et le plus viril qu’elle ai jamais connu. Mon esprit serait alors parti pour le paradis où je serais devenu un ami proche de Gandhi, ou en tout cas quelqu’un d’important.

Je n’aurais pas du me lever. Maintenant c’est idiot, mais ca me paraît tellement évident. Je ne sais pas ce qui m’a pris, je n’avais jamais été sur une montagne russe avant cela, et je ne m’attendais pas à trouver cela aussi grisant. Alors oui évidemment à postériori, je me rends bien compte que c’était dangereux. Mais lorsque notre menhir est arrivé en haut de la dernière chute, la vue sur tout le parc, les cris de la foule en contrebas, le vent fouettant mon visage et séchant délicieusement mon polo humide sur mon torse ; en fermant les yeux, l’espace d’un instant je me suis revu en 81, jeune étudiant participant pour la première fois au Trophée Mer de la Course Croisière EDHEC à la Trinité-sur-Mer, les cheveux mi-longs, l’avenir devant moi…je n’ai pas pu m’empêcher.
Je me suis entendu hurler « LARGUERLESAMARRESPARTOUTATIS ! » à pleins poumons avant de basculer en arrière, mes chaussures bateau (quelle ironie) glissant sur le siège mouillé de plastique imitation pierre.
Ma tête a directement heurté les rails métalliques qui affleurent directement sous l’eau bouillonnante de la dernière descente. Mon corps a ensuite roulé dans la pente, entrainé par l’eau, s’arrêtant un instant en bas de la chute avant d’être heurté par le menhir qui nous suivait (dans lequel se trouvait d’ailleurs le groupe de jeunes qui nous avaient forcé à partir de notre table après s’être moqué des mocassins tout neufs que Geneviève avait offert à Gauthier pour sa communion solennelle).

J’ai toujours cru que ma dernière pensée irait au Seigneur, ou à Geneviève. Mais alors que je flottais dans le bassin du Menhir-Express au fond duquel trainaient des emballages de fast-food et ce qui m’avait tout l’air d’être un très large préservatif, la dernière chose qui me soit passé par la tête, c’est que comme me l’avait déjà fait comprendre ma disqualification au départ du Trophée Mer en 81, j’ai toujours eu du mal à tenir debout sur un bateau.

samedi 27 octobre 2012

jeudi 18 octobre 2012

Up Simba, ou la démocratie à l'épreuve du cynisme politique



Tout juste sorti de la notre et pas tout à fait encore de la leur, les périodes d'élections présidentielles représentent assez ironiquement la quintessence du vide moral et humain de la vie politique.
Mettons de côté tout concept d'engagement politique ou d'encartement—qui, entre nous, est une des approche les plus anti-démocratique qu'on puisse imaginer de la politique— pour ne nous focaliser que sur le principe même de la campagne présidentielle.
On l'a tristement vu chez nous, la construction d'un programme politique de campagne se fait en réalité bien plus sur sur un mode opposition/contrepied que raisonnement/valeurs. Et si il y a peut être une nécessité évidente de différenciation entre les candidats (partis) pour permettre à une vie politique démocratique de se développer; il est difficile de voir d'un bon oeil la propension quasi-systématique—à la manière de ces personnes âgées qu'on trouve dans les casinos, assises dans leurs survêtement aux couleurs passées, un sourire idiot aux lèvres, insérant machinalement dans la fente des machines à sous l'intégralité de leurs retraites sous formes de jetons métalliques—d'une bonne partie de l'électorat à ne pas apprendre de ses erreurs et à continuer à s'enthousiasmer pour ce qui n'est finalement qu'une grande opération marketing assez douteuse.
Non pas que la démocratie, ou même que le système électoral sois sclérosé en tant que tel, il n'y a rien de révolutionnaire ici. Mais demandez vous simplement, en toute honnêteté, engagements politiques et idéologies personnelles mises à part—je prends le risque de me répéter mais il est important de ne pas mêler la politique à cela si vous voulez comprendre ce que j'essaye de dire, après tout on l'a vu, il ne s'agit déjà plus de politique—demandez vous si au printemps dernier, alors que dans l'isoloir, vous aviez en mains le(s) petit(s) papier(s) et l'enveloppe bleue dans lequel vous ne deviez en placer qu'un. Demandez-vous si au moment de faire votre choix, un des facteurs décisifs—pour ne pas dire le plus décisif, malheureusement—n'était pas votre opinion personnelle sur le candidat en tant que personne. Je ne parle pas du candidat en tant qu'entité politique, mais vraiment de la personne, de l'homme ou la femme en costume cintré, le sourire un peu forcé aux lèvres, les cernes cachés par du fond de teint. Est-ce que son aspect physique, son apparence d'homme/femme honnête, est-ce que son charisme (ou son absence de charisme, d'ailleurs) vendu par les médias et son équipe de campagne n'ont pas été des élement importants dans votre décision?

Alors imaginez maintenant la campagne des primaires républicaines US en 2000, qui avec du recul, est très certainement le meilleur exemple du cynisme rampant des élections présidentielles. Vous aviez deux candidats, George W. Bush, Dubyia, un ancien cheerleader et mauvais homme d'affaires, planqué de la guerre du Vietnam, au casier judiciaire mystérieusement disparu après des arrestations pour conduites en état d'ivresse et sous l'emprise de la drogue, mais fils à papa haut-standing (avec donc de vastes ressources financières et un appui solide de l'ensemble des poids lourds du parti).
Et vous aviez John McCain, ancien prisonnier de la guerre du Vietnam où il fût torturé et gardé captif pendant 5 ans (après avoir refusé, après moins d'un an d'emprisonnement et par simple solidarité avec les autres prisonniers, une libération précoce), avocat de la réforme du financement des campagnes électorales vers plus de clarté, probablement ce qui se rapproche le plus d'un homme intègre en politique, mais financièrement moins doté, et politiquement moins épaulé—se confortant dans sa position de Maverick, d'underdog.
Ces deux candidats, républicains, aux valeurs (valeurs, et non pas idées) franchement assez éloignées, s'affrontant dans une campagne qui devait être respectueuse, mais qui—comme toutes les campagnes—finira par ne plus l'être du tout. Tout cela en 2000, soit "midmorning in America's hangover from the whole Lewinsky-and-impeachment thing" comme le dit si bien David Foster Wallace.
Imaginez donc le cynisme, la déception, le mensonge, le marketing insidieux, les faux semblants plus nombreux que dans un mauvais John Woo.
Si vous en avez déjà l'eau à la bouche, je vous conseille alors TRÈS fortement de lire l'essai "Up, Simba" (aussi parfois intitulé : "McCain's Promise: Aboard the Straight Talk Express with John McCain and a Whole Bunch of Actual Reporters, Thinking About Hope" ou encore "The Weasel, Twelve Monkeys And The Shrub") de David Foster Wallace.

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David F. Wallace,  c'est simplement le meilleur écrivain contemporain, auteur du meilleur livre du monde (sisi) "Infinite Jest" encore indisponible en Français. Un écrivain post-moderne—certains le rangent même dans le courant du "réalisme hystérique", ce qui est plutôt drôle, même si on a aucune putain d'idée de ce que ca veut dire—qui allie une prose absurde mélangeant réalisme et lyrisme (un peu à la Pynchon), une hyper-description frénétique et un assemblage de journalisme et de fiction.
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DFW, en tant qu'essayiste/journaliste, envoyé par Rolling Stone Magazine a donc pu suivre de près la campagne de John McCain aux primaires républicaines et en tirer des réflexions assez puissantes sur l'essence des campagnes électorales, et sur le cynisme, des candidats bien entendu, mais surtout celui bien plus dérangeant, des électeurs.

Foncez chez votre libraire—par libraire j'entends Amazon en fait, parce que à ma connaissance il n'existe pas en français— et emparez vous pour une poignées de dollars de son recueil de nouvelles "Consider the lobster" dans lequel est reproduite dans son intégralité (comprendre : sans les coupes qu'avait fait à l'époque Rolling Stone Magazine) "Up, Simba". Un recueil qui contient d'ailleurs d'autres pépites, dont "Big Red Son" une retranscription journalistique bizarre et triste des AVN Awards—les Oscards du porno US—à Las Vegas, et "Consider the Lobster" le compte-rendu pour Gourmet Magazine de la foire du Homard dans une petite ville du Maine. Un récit détaillé et vivant qui prend quelques tangentes—que j'imagine non prévues par le magazine culinaire qui avait commandé l'article—sur l'éthique de la cuisson à vif du homard et sur l'existence ou non d'appareil sensoriel chez l'animal.

Mais si la lecture en anglais vous rebute, vous pouvez toujours vous procurez les quelques titres déjà parus aux éditions du Diable Vauvert :

Roman : "La Fonction du Balai" (un bon roman bien solide, avec quelques fulgurances, pas au niveau de "Infinite Jest" mais à lire)
Essais : "Un truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas" (certains essais sont tout simplement magnifiques, d'autres sont en plus hilarants)


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